Si les Démocrates s’assoient à la table des négociations en novembre

Notre rédacteur invité, Charles Komanoff, est directeur et co-fondateur du Carbon Tax Centre, ONG basée aux Etats-Unis. En cette veille d’élection présidentielle, nous allons nous plonger dans la politique climatique américaine. Cet article a été initialement écrit en juillet 2020. 

Comme en 2016, les Démocrates semblent prêts à conquérir la Maison-Blanche, et peut-être le Sénat, tout en restant à la Chambre. Examinons ce qu’une Présidence et un Congrès démocrate changeraient pour les politiques climatiques et la tarification du carbone.

Commençons par une mise en garde. Nous avancions une prédiction tout aussi optimiste en 2016, un mois avant le jour des élections. Dans un post du 9 octobre, “L’effondrement politique qui pourrait sauver le climat” (The Political Meltdown That Could Save the Climate), nous disions que les enregistrements d’“Access Hollywood” allaient mener « les Républicains sous le choc à quitter le navire Trump. » Nous ne savions pas que la campagne Trump déclenchait déjà une vague de contre-attaques qui allait culminer avec la lettre catastrophique du 28 octobre du directeur du FBI, James Comey, s’adressant au Congrès et dévoilant d’anciens courriels d’Hillary Clinton. Nous n’imaginions pas non plus que la plupart des électeurs des “Etats pivots”, qui n’aimaient aucun des deux candidats, se détourneraient brusquement de Clinton, ni même que son avance apparemment imprenable était en partie due à la sous-représentation, dans les sondages, de l’atout démographique majeur de Trump, à savoir les électeurs blancs non-universitaires.

A la mi-juillet, Biden jouissait d’une confortable longueur d’avance dans les trois Etats de la Rust Belt (“ceinture de la rouille”) qui avaient fait basculer l’élection de 2016 en faveur de Trump, d’après le média FiveThirtyEight.

Cette fois-ci, les jokers sont encore plus nombreux : la possible existence d’intimidations et d’ingérences dans le processus électoral, les réticences d’aller voter en raison du Covid et bien sûr la volonté affirmée de Trump de dire ou de faire n’importe quoi pour s’accrocher au pouvoir. De plus, l’élection a lieu dans 3 semaines, ce qui représente une « éternité » en politique. Quoi qu’il en soit, Biden semble actuellement mieux placé que Clinton il y a quatre ans. Le fait que les Démocrates ne fassent qu’un derrière Biden et l’existence du tiercé « Covid – chaos économique – répulsion à l’égard de la suprématie blanche » constituent peut-être des obstacles trop difficiles à surmonter pour le président sortant. Au moment de l’écriture de cet article (14 juillet), FivethirtyEight.com voyait Biden mener d’au moins 7 points dans les trois États qui avaient fait basculer l’élection de 2016 en faveur de Trump. En ce qui concerne la course au Sénat, bien que les sondages soient moins nombreux, les Démocrates étaient en tête dans une majorité des onze courses les plus disputées ; il leur suffirait de prendre cinq points pour obtenir la majorité (ou quatre, si Biden venait à gagner).

Formulons donc une hypothèse optimiste : en novembre, nous pourrions assister à la défaite du parti niant l’existence des changements climatiques, promouvant l’inégalité fiscale et soutenant le mouvement All Lives Matter. Que se passerait-il pour le climat et la tarification du carbone ? Le chroniqueur du New York Times, David Leonhardt, dans son article « Combattre les inégalités et les changements climatiques » (“Tackling Inequality and Climate Change”) pointait « deux caractéristiques déterminantes » dans le programme des Démocrates.

La première concerne la réduction des inégalités – via une taxation plus élevée des richesses, une plus grande vigilance à l’égard des grandes entreprises, de nouveaux efforts pour réduire l’injustice raciale et davantage d’investissements et de programmes pour la classe moyenne et les pauvres, y compris au niveau des soins de santé, de l’éducation et des congés payés. La seconde concerne les actions de lutte contre les changements climatiques. (d’après It’s 2022. What Does Life Look Like? (littéralement « Nous sommes en 2022, à quoi ressemble la vie ? »), 10 juillet, soulignements ajoutés)

Ces deux caractéristiques rejoignent les trois éléments requis pour faire avancer la lutte contre les changements climatiques que nous avions développés dans notre post de décembre 2019, A New Synthesis: Carbon Taxing, Wealth Taxing & A Green New Deal (littéralement : « Une nouvelle synthèse : la tarification du carbone, un impôt sur la fortune & un New Deal vert »)

Leonhardt soutient que même si  « [Joe] Biden n’a peut-être pas la carrure d’un personnage qui pourrait changer l’histoire, en tout cas beaucoup moins que Barack Obama, …il pourrait en fin de compte devenir le président d’un changement politique à plus grande échelle que celui qu’a connu M. Obama, pour des raisons largement indépendantes de la personnalité de chacun de ces deux hommes. » Leonhardt précise un des éléments qui pourrait amener à ce changement historique : contrairement au début de la présidence d’Obama, qui a coïncidé avec l’effondrement financier de 2008, « aujourd’hui, en revanche, les progressistes ont passé des années à travailler sur les détails des plans sur les changements climatiques, les augmentations d’impôts sur les fortunes, la politique antitrust et plus encore ».

« Il existe une vision globale et je pense qu’elle est mûre », indique l’économiste Heather Boushey, qui dirige le centre d’orientation progressiste Washington Center for Equitable Growth, et qui est citée par Leonhardt. « Et il y a beaucoup d’autres pistes », lui a-t-elle dit, insistant ainsi sur la dizaine de mois que l’équipe de Biden aura eue pour concevoir ses plans, là où Obama n’en a eu que deux petits.

L’autre élément qui pousserait Leonhardt à croire qu’il y aurait un changement législatif potentiellement significatif avec Biden, c’est le grand nombre de perturbations qui ont marqué les deux décennies précédentes. Cette période a été touchée par « les deux plus grandes crises économiques depuis la Grande Dépression, la pire pandémie depuis plus d’un siècle et l’élection de deux présidents ne ressemblant en rien aux précédents – et diamétralement opposés entre eux. » Leonhardt aurait pu aussi mentionner l’ampleur et le militantisme de la gauche américaine renaissante, qui a fait savoir qu’elle n’avait pas l’intention de baisser les bras, ni de revoir ses ambitions à la baisse au cours d’une présidence Biden. Cette perspective transpirait également dans un essai encore plus visionnaire que le Times a publié aux côtés de celui de Leonhardt, The Left Is Remaking Politics (littéralement « La gauche réinvente la politique »), rédigé par le Professeur de droit de l’Ohio State University, Amna A. Akbar.

 

Normes – Investissements – Justice : le nouveau tiercé pour le climat proposé par les Démocrates

Fin mai, David Roberts, le rédacteur en charge du climat chez Vox, publiait un post gigantesque (6000 mots), intitulé At last, a climate policy platform that can unite the left (littéralement « Enfin une politique climatique qui peut rassembler la gauche »), se fondant sur la décennie qu’il a passé à suivre la politique et les politiques américaines liées à l’énergie et au climat.

Roberts émet l’hypothèse suivante, qui figure en sous-titre de son post : « les ailes de la coalition démocrate se sont alignées sur le changement climatique. » « Pour la première fois dans l’histoire », écrit-il, « un grand alignement se dessine autour d’une plate-forme de politique climatique qui est à la fois assez ambitieuse pour s’attaquer au problème et assez puissante politiquement pour unir tous les différents groupes d’intérêt de la gauche ».

Roberts cite Maggie Thomas, ancienne conseillère de campagne de Jay Inslee et d’Elizabeth Warren, travaillant actuellement avec le groupe de mobilisation pour le climat Evergreen Action : « Tous ces gens qui ont été candidats à la présidence… avaient une vision beaucoup plus étayée des problématiques climatiques vers la fin de leur campagne qu’au début ». Le post de Roberts comprenait aussi des sections intitulée « la neutralité carbone d’ici 2050 comme nouvelle référence », « les Républicains ne seront pas coopératifs » et « le système de tarification du carbone a été détrôné » (nous y reviendrons un peu plus loin), avant de dévoiler le synopsis de ce nouveau tiercé pour le climat proposé par les Démocrates :

  • Normes : « L’électricité, les voitures et les bâtiments pris ensemble…représentent presque deux tiers des émissions aux Etats-Unis. N’importe quelle mobilisation efficace dans les 10 prochaines années doit s’y attaquer, non pas indirectement via une tarification du carbone, mais directement, via des normes de performance et des incitations pour chaque secteur, afin d’éliminer le carbone le plus rapidement possible. » Les détails varient selon les plateformes des (anciens) candidats et les programmes des groupes de pression, remarque Roberts, « mais il existe un noyau commun solide : des normes de performance et des incitations pour les trois secteurs qui émettent le plus. Ces normes et incitations visent à accomplir des progrès rapides et substantiels au niveau des émissions dans les 10 prochaines années avec la vision ultime d’un secteur électrique neutre en carbone qui alimenterait une flotte de véhicules et un parc immobilier zéro-émission. »
  • Investissements : l’idée « d’investissements publics à grande échelle », explique Roberts, « n’est pas nouvelle, mais le moment est particulier – les changements climatiques inquiètent de plus en plus, le socialisme démocrate à la Sanders prend de l’ampleur, la population refoule ses besoins depuis des décennies d’austérité – et l’idée résonne donc différemment. « Ces idées d’investissements touchent à des catégories très variées, par exemple l’électrification rurale, un accès pour tous à une connexion Internet à haut débit, le transport longue-distance d’électricité, et les infrastructures permettant de recharger les véhicules électriques [bien que les transports en commun ne soient pas mentionnés ici], mais dans tous les cas, l’accent est mis sur le soutien aux industries vertes, à la fabrication et à la recherche, et surtout à la création d’emplois. »
  • Justice « pour les syndicats, les travailleurs des industries fossiles et les communautés en première ligne », d’après le résumé de Roberts. « Placer la justice comme priorité », ce que propose ce nouveau tiercé, « représente le changement le plus remarquable dans la pensée et la stratégie verte au cours de cette dernière décennie », estime Roberts. Et je crois qu’il a raison. Alors que la « justice climatique » était jusqu’à présent interprétée comme une réparation et une protection offerte aux circonscriptions marginalisées qui sont principalement composées d’indigènes ou de communautés de couleur, elle est maintenant étendue et élargie afin d’englober les travailleurs des industries obsolètes des combustibles fossiles, les régions accablées par l’extraction et le traitement de l’énergie, et les personnes sous-employées.

 

Ce tiercé “Normes-Investissements-Justice” est-il compatible avec l’idée de « taxation du carbone et des richesses pour un New Deal vert » du Carbon Tax Center ?

Si la paternité du terme “Normes-Investissements-Justice” revient à Roberts, l’idée qu’il recouvre existe depuis plus d’un an et est désormais à la mode. Il est facile de comprendre pourquoi. Les normes de performance font l’objet d’un large consensus aux Etats-Unis, peut-être pas chez les porte-parole de Fox News, mais bien chez un éventail impressionnant de groupes environnementaux et de fabricants d’appareils. (La rubrique des normes comprend également les normes nationales d’électricité propre que beaucoup attribuent à l’amorçage des pompes éoliennes et solaires depuis une ou deux décennies.) Les investissements ont trouvé une nouvelle résonance pour les raisons que Roberts cite, mais aussi grâce aux partisans du New Deal vert dont le Sunrise Movement (l’équivalent américain de Extinction Rebellion en Europe) et ses invocations permanentes à la présidence de Roosevelt (le racisme en moins). La justice, un idéal humain fondamental, devient ici un outil permettant d’unir deux ailes démocrates incontournables mais qui ont pourtant été rarement réunies au niveau politique : la gauche de la justice environnementale et le centre ouvrier, plus traditionnaliste.

Ces trois mots (Normes-Investissements-Justice) sonnent à nos oreilles comme encourageants et essentiels. Mais qu’en est-il de la tarification du carbone ? Rappelez-vous que Roberts l’avait critiquée, dans la section de son post intitulée « le système de tarification du carbone a été détrôné ». Voici ce qu’il disait :

« La tarification du carbone — longtemps vue comme une condition sine qua non de toute politique climatique sérieuse – ne figure plus au centre des discussions climatiques et n’est même plus spécialement privilégiée au sein de ces discussions. Il y a d’une part l’économie politique : augmenter les prix n’est pas une mesure populaire, et les augmenter assez et assez vite pour atteindre l’objectif de 2050 [neutralité carbone] représente un défi politique quasi insurmontable. Le système de plafonnement et d’échange n’a toujours pas réussi à convaincre. Les taxes sur le carbone n’ont jamais connu le soutien bipartite que leurs supporters avaient toujours promis. Aux États-Unis, la politique de tarification du carbone s’apparente à une voie sans issue. »

Roberts a raison sur plusieurs points : la tarification du carbone n’est plus au centre des politiques climatiques. Augmenter les prix est difficile politiquement parlant. Le système de plafonnement et d’échange est malsain. Et la tarification du carbone manque d’un soutien bipartite depuis l’insurrection du Tea Party en 2009 (la petite tape dans le dos occasionnelle des Républicains en faveur de quelques taxes carbone symboliques ne compte pas vraiment).

Par contre, que Roberts insinue que la tarification du carbone, à elle seule, ne puisse nous mener à une neutralité carbone en 2050, est un argument infondé. Aucun défenseur de la tarification carbone, quelle que soit son envergure, n’a jamais prétendu que cette mesure, seule, suffirait pendant longtemps. Plus important encore, si les Démocrates remportent les élections de novembre, le fait que la tarification du carbone ne dispose pas d’un soutien bipartite ne devrait pas empêcher une Maison-Blanche et un Congrès démocrates de la prendre en compte. Avec les majorités démocrates et en supposant que le nouveau Sénat démocrate abolisse l’obstructionnisme, une taxe carbone significative, par exemple, qui commence à 15 ou 20 dollars par tonne de CO2 et qui augmente annuellement de 15 dollars pour atteindre 100 dollars par tonne en sept ans, devrait pouvoir passer au Congrès et parvenir à la Maison-Blanche.

Le Plan climat de Biden pour 2000 milliards de dollars

En juillet, le Plan climat de Biden a été publié pendant sa campagne et est intitulé Plan Biden pour la construction d’une infrastructure moderne et durable et d’un avenir énergétique propre et équitable. Ce plan prévoit d’investir 2000 milliards de dollars au cours des quatre prochaines années pour construire de nouvelles infrastructures, stimuler la production d’énergie propre et apporter réparation et remédiation aux dommages des communautés historiquement lésées écologiquement et socialement par l’extraction et  la combustion de combustibles fossiles.

Le plan Biden semble intégrer les réductions de carbone dans un cadre plus large de relance économique, de reconstruction d’infrastructures, d’équité raciale et de création d’emplois. Le cadre semble approprié au contexte, à savoir celui d’une dépression qui a touché les Etats-Unis à la suite de la pandémie de Covid-19 et d’une administration Trump qui s’entête à « continuer comme si de rien n’était ». Ajoutons à ce contexte que de nombreux Américains prennent conscience des dégâts continus causés par un racisme structurel.

La publication de ce plan fait suite aux recommandations stratégiques de la task-force Biden-Sanders sur les changements climatiques, publiées la semaine dernière (9 juillet) et qui sont assez proches des recommandations de la Commission parlementaire sur la crise climatique de juin dernier. Le rapport de la “majorité” de la Commission (présenté à la conférence des Démocrates) et intitulé Résoudre la crise climatique : le plan d’actions du Congrès pour une économie de l’énergie propre et une Amérique saine et juste, “exhorte le Congrès à construire une économie de l’énergie propre qui valorise les travailleurs, qui soit centrée sur la justice environnementale et qui soit prête à relever les défis de la crise climatique. » Nous avons lu la description des sept éléments principaux du plan Biden – le professeur de sciences politiques de l’UC Santa Barbara et spécialiste du climat Leah Stokes anime d’ailleurs un excellent fil de discussion Twitter sur le sujet – et nous n’avons rien vu, ni même vu aucune allusion à la taxation ou à la tarification du carbone, quelle qu’en soit la forme. En revanche, une autre partie de la page du site de campagne de Biden consacrée au climat (le Programme législatif de la première année de Biden sur les changements climatiques), comprend des termes qui laissent à penser que le candidat soutiendrait la tarification des émissions de carbone : « Ce mécanisme contraignant [visant à atteindre la neutralité carbone pas plus tard qu’en 2050] sera fondé sur le principe que les pollueurs doivent assumer le coût total de la pollution carbone qu’ils émettent et que notre économie dans son ensemble doit parvenir à des réductions d’émissions ambitieuses, au lieu de laisser quelques secteurs porter le fardeau du changement ».

Cela dit, passer au crible les diverses moutures de la plateforme climatique de la campagne Biden ne semble pas particulièrement utile. Quelle que soit la législation climatique votée (et les actions de mise en œuvre par l’exécutif) qui émergeront d’une administration Biden, le Congrès démocrate sera probablement davantage motivé par les exigences du mouvement climatique cette année et l’année prochaine que par les déclarations de la campagne Biden. Autrement dit, les défenseurs de la taxe carbone feraient mieux d’éduquer leurs homologues militants pour le climat sur le besoin d’avoir une taxation du carbone – et, bien sûr, de faire en sorte qu’un changement électoral ait lieu cet été et cet automne – plutôt que de se lamenter sur l’absence d’une taxation du carbone dans les discours actuels sur le climat. Le mot de la fin sera pour David Leonhardt du Times, dont nous venons d’évoquer l’article du 10 juillet :

Si nous devions retenir une seule leçon de l’ère politique américaine actuelle, c’est que le changement est possible et qu’il peut arriver bien plus vite que nous ne l’imaginons. »